Après avoir révélé sa gloire et instruit ses disciples dans le chapitre précédent, Jésus se met en route.
Désormais, sur le chemin qui le conduit vers Jérusalem, il enseigne comment la volonté de Dieu s’accomplit dans la vie des hommes.
10:1 Jésus, étant parti de là, se rendit dans le territoire de la Judée au delà du Jourdain. La foule s'assembla de nouveau près de lui, et selon sa coutume, il se mit encore à l'enseigner.
Son passage par la Judée n’est pas un détour anodin : il traverse le cœur religieux d’Israël, parce qu’elle abrite Jérusalem et le Temple, lieu central du culte, de la Loi et de l’autorité spirituelle, là où la Loi est connue, discutée et souvent mise à l’épreuve. Jésus avance vers l’accomplissement de sa mission
La foule s’assemble de nouveau autour de lui. Elle représente cette humanité toujours en quête, parfois confuse, parfois sincère, mais attirée par sa parole. Jésus ne repousse pas ceux qui viennent à lui. Là où les hommes se rassemblent avec leurs questions et leurs attentes, il se rend présent.
Jésus s’arrête. Selon sa coutume, il enseigne encore. Sa marche vers le sacrifice n’est pas silencieuse : elle est accompagnée de parole, de patience et de vérité. Avant de donner sa vie, Jésus prend le temps de former, d’éclairer et d’appeler les cœurs à comprendre la volonté de Dieu.
10:2 Les pharisiens l'abordèrent; et, pour l'éprouver, ils lui demandèrent s'il est permis à un homme de répudiée sa femme.
10:3 Il leur répondit: Que vous a prescrit Moïse?
10:4 Moïse, dirent-ils, a permis d'écrire une lettre de divorce et de répudier.
10:5 Et Jésus leur dit: C'est à cause de la dureté de votre coeur que Moïse vous a donné ce précepte.
10:6 Mais au commencement de la création, Dieu fit l'homme et la femme;
10:7 c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme,
10:8 et les deux deviendront une seule chair. Ainsi ils ne sont plus deux, mais ils sont une seule chair.
10:9 Que l'homme donc ne sépare pas ce que Dieu a joint.
Alors que la foule s’approche de Jésus pour écouter son enseignement, d’autres viennent avec une intention différente. Les pharisiens s’approchent de lui, non pour apprendre, mais pour l’éprouver.
Leur objectif n’est pas la vérité, mais de trouver un motif d’accusation, un moyen de le faire tomber ou de le discréditer. La question qu’ils posent n’est donc pas innocente.
Ils interrogent Jésus sur un sujet sensible et débattu :
« Est-il permis à un homme de répudier sa femme ? »
À l’époque, la répudiation désigne l’acte par lequel l’homme renvoie sa femme, souvent de manière unilatérale. Le terme biblique est lié au divorce légal, mais avec une nuance importante : dans la pratique, la répudiation pouvait devenir un abus de pouvoir, laissant la femme sans protection. La question des pharisiens touche donc à la fois la Loi, le couple et l’autorité de Jésus.
Jésus ne répond pas directement.
Il commence par renvoyer les pharisiens à ce qu’ils connaissent parfaitement :
« Que vous a prescrit Moïse ? »
Par cette question, Jésus montre clairement qu’il ne rejette pas la Loi de Moïse.
Moïse est le médiateur de la Loi, et Jésus reconnaît pleinement son autorité. Il accepte le cadre biblique du débat. Les pharisiens répondent alors que Moïse a permis d’écrire une lettre de divorce et de renvoyer sa femme.
Jésus ne nie pas ce fait. Mais il en révèle le sens profond :
« C’est à cause de la dureté de votre cœur que Moïse vous a donné ce précepte. »
Ainsi, Jésus déplace le débat. Le problème n’est pas d’abord la Loi, mais le cœur de l’homme. La permission donnée par Moïse n’exprime pas l’idéal de Dieu, mais une mesure de tolérance face à la fragilité et à la dureté humaines. La Loi n’a pas encouragé la rupture ; elle l’a encadrée pour limiter le mal.
Par cette réponse, Jésus montre que la Loi de Moïse n’est pas contredite, mais replacée dans sa vraie intention. Il prépare déjà le regard à aller plus loin que la permission, vers le projet premier de Dieu.
Jésus poursuit alors son enseignement en remontant plus loin que Moïse, jusqu’au commencement.
Il ne s’appuie plus sur une permission accordée à cause de la faiblesse humaine, mais sur le projet originel de Dieu :
« Au commencement de la création, Dieu fit l’homme et la femme. »
Par ces paroles, Jésus place clairement l’homme et la femme sur un même plan. Tous deux sont créés par Dieu, voulus par lui, égaux en dignité. Le couple ne repose pas sur une domination de l’un sur l’autre, mais sur une volonté divine.
Jésus ajoute :
« C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère, et s’attachera à sa femme. »
Cela signifie qu’un lien nouveau se crée, plus fort que les liens familiaux d’origine. Le couple devient une réalité à part entière, fondée sur un engagement libre et total.
Puis Jésus prononce une parole forte :
« Les deux deviendront une seule chair. »
Il ne s’agit pas seulement d’une union physique, mais d’une unité profonde, une communion de vie. L’homme et la femme ne sont plus simplement côte à côte : ils sont désormais unis, formant une seule réalité.
Et Jésus conclut par cette parole décisive :
« Que l’homme donc ne sépare pas ce que Dieu a joint. »
L’union du couple n’est pas seulement un accord humain, mais une œuvre de Dieu lui-même. La séparation devient alors une rupture de ce que Dieu a voulu unir. Jésus ne parle pas ici d’une règle abstraite, mais de la force et de la sainteté du lien que Dieu crée entre l’homme et la femme.
Par cette parole, Jésus ne donne pas une nouvelle loi ni un simple conseil. Il révèle la volonté de Dieu telle qu’elle est depuis la création : l’union de l’homme et de la femme est une œuvre de Dieu lui-même. En déplaçant le débat du « permis » vers le « voulu par Dieu », Jésus ferme la discussion et appelle chacun à accueillir le couple comme un lien sacré que l’homme ne doit pas briser s’il veut rester dans le projet de Dieu.
10:10 Lorsqu'ils furent dans la maison, les disciples l'interrogèrent encore là-dessus.
10:11 Il leur dit: Celui qui répudie sa femme et qui en épouse une autre, commet un adultère à son égard;
10:12 et si une femme quitte son mari et en épouse un autre, elle commet un adultère.
Après le débat public avec les pharisiens, les disciples s’approchent de Jésus en privé pour mieux comprendre ce qu’il vient d’enseigner sur le couple. Ils veulent savoir comment appliquer concrètement cette parole qui dépasse la simple Loi.
Jésus va alors plus loin et parle avec une clarté frappante : celui qui répudie sa femme et en épouse une autre commet un adultère, et de même si une femme quitte son mari pour en épouser un autre. Il ne s’agit plus d’une permission encadrée par la Loi ou d’une exception, mais d’une révélation du projet originel de Dieu : ce que Dieu a uni ne doit jamais être séparé.
Marc ne mentionne ici aucune condition ni aucune exception. L’accent est mis sur l’idéal divin, la volonté de Dieu pour le couple, qui dépasse les arrangements humains ou les faiblesses du cœur. Par ces paroles, Jésus montre à ses disciples que le mariage n’est pas seulement un contrat ou un rite légal, mais un lien sacré et irréversible, fondé sur la volonté même de Dieu.
Marc met en avant l’idéal originel de Dieu : toute séparation suivie d’un remariage est considérée comme un adultère, pour l’homme comme pour la femme. Marc insiste sur la volonté de Dieu telle qu’elle a été dès la création, sans faire de distinction selon les circonstances. L’accent est mis sur le projet divin, parfait et absolu.
Dans Matthieu 19, Jésus est présenté avec une nuance supplémentaire. Matthieu mentionne une exception en cas d’adultère : si un conjoint commet l’infidélité, le divorce suivi d’un remariage n’est pas considéré comme un adultère.
Ici, le texte prend en compte la dureté des cœurs humains et la réalité des situations extrêmes. L’objectif n’est pas de diminuer la valeur du mariage, mais de montrer que Dieu connaît la fragilité humaine et offre une justice adaptée.
Ainsi, la différence entre Marc et Matthieu ne change pas l’enseignement fondamental de Jésus : le mariage est un lien sacré créé par Dieu. Marc montre l’idéal absolu, Matthieu montre l’idéal en lien avec la réalité humaine, mais dans les deux cas, Jésus appelle à la fidélité, à la justice et au respect du projet divin.
10:13 On lui amena des petits enfants, afin qu'il les touchât. Mais les disciples reprirent ceux qui les amenaient.
10:14 Jésus, voyant cela, fut indigné, et leur dit: Laissez venir à moi les petits enfants, et ne les en empêchez pas; car le royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent.
10:15 Je vous le dis en vérité, quiconque ne recevra pas le royaume de Dieu comme un petit enfant n'y entrera point.
10:16 Puis il les prit dans ses bras, et les bénit, en leur imposant les mains.
Après avoir enseigné sur le mariage et la fidélité, Jésus reçoit des petits enfants. On les lui amène pour qu’il les touche, mais les disciples, encore attachés à leurs habitudes et à leur vision du monde, les repoussent.
À cette époque, les enfants n’étaient pas considérés comme importants dans la société. Ils étaient faibles, vulnérables et sans pouvoir. Pourtant, Jésus voit au-delà des apparences : ces enfants représentent les petits, les humbles, les nouveaux dans la foi, ceux dont le cœur est ouvert et simple, capables de recevoir la vérité de Dieu sans complication ni calcul.
Jésus devient indigné devant l’attitude de ses disciples. Son indignation n’est pas un simple accès de colère, mais un profond étonnement et une réprimande face à l’incompréhension de la valeur des humbles.
Il dit :
« Laissez venir à moi les petits enfants, et ne les en empêchez pas ; car le royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent. »
Par ces paroles, Jésus montre que le Royaume de Dieu ne se mesure pas à la force, au savoir ou à la puissance, mais à l’ouverture du cœur, la confiance et l’humilité. Être comme un enfant signifie croire, recevoir, se confier sans réserve, sans chercher à comprendre ou contrôler tout.
Il ajoute :
« Je vous le dis en vérité, quiconque ne recevra pas le royaume de Dieu comme un petit enfant n’y entrera point. »
Cette parole est une invitation radicale : la foi véritable n’est pas une question de statut, d’âge ou de mérite, mais de cœur ouvert et confiant. L’accès au Royaume demande cette simplicité et cette humilité, que Jésus admire chez les enfants.
Enfin, il les prend dans ses bras, les bénit et leur impose les mains. Ce geste montre sa tendresse, sa protection et sa bénédiction sur les plus petits. Il confirme que dans le Royaume de Dieu, ce sont ceux qui ressemblent aux enfants humbles, confiants et réceptifs qui ont leur place, et que tous sont appelés à accueillir cette innocence et cette foi pure.
10:17 Comme Jésus se mettait en chemin, un homme accourut, et se jetant à genoux devant lui: Bon maître, lui demanda-t-il, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle?
10:18 Jésus lui dit: Pourquoi m'appelles-tu bon? Il n'y a de bon que Dieu seul.
Après l’enseignement sur le mariage, la fidélité et l’accueil des enfants, Jésus poursuit sa route vers Jérusalem. Le chemin continue, et avec lui, l’enseignement devient de plus en plus exigeant. Après avoir parlé du couple, du lien indissoluble et de l’humilité des petits, Jésus aborde maintenant une autre réalité profonde de la vie humaine : le rapport au bien, à l’argent et à ce qui sécurise le cœur.
Alors que Jésus se met en chemin, un homme accourt vers lui, se jette à genoux et lui pose une question décisive :
« Bon Maître, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? »
Le geste est fort. Cet homme ne vient pas avec arrogance, mais avec respect et sincérité. Il court, il s’agenouille. Il reconnaît en Jésus une autorité spirituelle. Sa question est essentielle : il ne demande ni richesse, ni succès, ni santé, mais la vie éternelle. Il cherche le salut.
« Pourquoi m’appelles-tu bon ? »
Jésus lui dit : Pourquoi m'appelles-tu bon ? Il n'y a de bon que Dieu seul. À première lecture, cette parole peut sembler paradoxale, voire dérangeante. Jésus est le Fils de Dieu, il est sans péché, il est pleinement bon.
Pourquoi alors semble-t-il refuser ce qualificatif que l'homme lui adresse avec respect ? Il est essentiel de comprendre d'abord ce que Jésus ne fait pas.
Il ne dit pas : « Je ne suis pas bon ».
Il ne dit pas : « Je ne suis pas Dieu ».
Jésus ne renonce ni à sa sainteté ni à son identité divine. Tout au long de l'Évangile, il agit avec l'autorité même de Dieu : il pardonne les péchés, il commande à la maladie, à la mort et aux forces de nature. Cette parole ne contredit donc pas sa divinité.
En réalité, Jésus pose une question qui engage l'homme bien plus profondément qu'il n'y paraît. En affirmant que « Dieu seul est bon », Jésus place l'homme devant une reconnaissance décisive : s'il appelle Jésus "bon" au sens absolu, alors il est appelé à reconnaître en lui la bonté même de Dieu.
La question posée par l'homme est :
« Que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? »
Avant de répondre sur le terrain des œuvres, Jésus réoriente le regard vers l'essentiel. La vie éternelle ne commence pas par ce que l'homme fait, mais par la reconnaissance de Dieu tel qu'il est.
Ainsi, en disant :
« Il n'y a de bon que Dieu seul »,
Jésus ne se met pas à distance de Dieu ; il invite au contraire l'homme à comprendre que la bonté qu'il perçoit en Jésus n'est pas simplement celle d'un maître exceptionnel, mais celle de Dieu lui-même a l'œuvre. Cette parole appelle donc implicitement à reconnaître Jésus non seulement comme un enseignant, mais comme celui en qui Dieu se rend présent.
Par cette réponse, Jésus invite l'homme à dépasser une admiration respectueuse pour entrer dans une foi plus profonde : reconnaître que la source de la vie éternelle, du bien véritable et du salut, se trouve en Dieu et que cette bonté divine se manifeste pleinement en lui.
10:19 Tu connais les commandements: Tu ne commettras point d'adultère; tu ne tueras point; tu ne déroberas point; tu ne diras point de faux témoignage; tu ne feras tort à personne; honore ton père et ta mère.
10:20 Il lui répondit: Maître, j'ai observé toutes ces choses dès ma jeunesse.
10:21 Jésus, l'ayant regardé, l'aima, et lui dit: Il te manque une chose; va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens, et suis-moi.
10:22 Mais, affligé de cette parole, cet homme s'en alla tout triste; car il avait de grands biens.
Jésus rappelle ensuite plusieurs commandements. Il montre que la foi ne peut être séparée de la justice, du respect des autres et de la fidélité dans les relations humaines. L’homme répond qu’il a observé ces commandements depuis sa jeunesse. L’Évangile souligne alors que Jésus le regarde avec amour, car il reconnaît sa sincérité et sa bonne volonté. Cet homme n’est pas hypocrite ; il a réellement cherché à bien vivre.
Mais Jésus révèle aussi une limite profonde : malgré sa fidélité à la Loi, quelque chose manque encore. L’obéissance extérieure, aussi exemplaire soit-elle, ne suffit pas à donner la vie éternelle. Le cœur de l’homme reste attaché à ses richesses, qui occupent la place que Dieu seul devrait tenir. Sans le savoir, l’homme s’appuie davantage sur ce qu’il possède que sur Dieu.
Lorsque Jésus lui dit de vendre ses biens, de les donner aux pauvres et de le suivre, il ne lui propose pas une œuvre supplémentaire pour mériter le salut. Il l’invite à un déplacement intérieur radical : renoncer à ce qui donne une fausse sécurité pour faire pleinement confiance à Dieu. Suivre Jésus signifie reconnaître que l’on ne peut pas se sauver soi-même et que la vie éternelle est un don à recevoir, non une récompense à gagner.
La tristesse de l’homme riche révèle alors la vérité du cœur humain : même animé de bonnes intentions, l’homme est incapable de se libérer seul de ce qui l’attache. Ce récit montre que la Loi peut guider, mais qu’elle ne peut pas sauver. Les efforts humains sont nécessaires, mais insuffisants. Le salut vient de Dieu seul.
Ainsi, Jésus enseigne que la vie éternelle ne se conquiert pas par l’obéissance ou les mérites personnels. Elle se reçoit dans une relation de confiance, d’abandon et de foi. Dieu seul sauve, et l’homme est appelé non pas à se sauver lui-même, mais à accueillir l’action de Dieu dans sa vie.
Ce passage invite chacun à s’interroger : sur quoi repose réellement ma sécurité ? Qu’est-ce qui prend la place de Dieu dans mon cœur ? Le chemin du salut commence lorsque l’homme accepte de lâcher ses appuis humains pour remettre entièrement sa confiance en Dieu, source unique de la vie éternelle.
10:23 Jésus, regardant autour de lui, dit à ses disciples: Qu'il sera difficile à ceux qui ont des richesses d'entrer dans le royaume de Dieu!
10:24 Les disciples furent étonnés de ce que Jésus parlait ainsi. Et, reprenant, il leur dit: Mes enfants, qu'il est difficile à ceux qui se confient dans les richesses d'entrer dans le royaume de Dieu!
10:25 Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu.
10:26 Les disciples furent encore plus étonnés, et ils se dirent les uns aux autres; Et qui peut être sauvé?
10:27 Jésus les regarda, et dit: Cela est impossible aux hommes, mais non à Dieu: car tout est possible à Dieu
Après le départ de l’homme riche, Jésus se tourne vers ses disciples et élargit l’enseignement. Il ne parle plus d’un cas particulier, mais d’une réalité qui concerne profondément le cœur humain.
Il déclare :
« Qu’il sera difficile à ceux qui ont des richesses d’entrer dans le royaume de Dieu. »
Cette parole surprend les disciples, car à cette époque la richesse était souvent perçue comme un signe de bénédiction divine. Être riche signifiait, dans les mentalités courantes, être favorisé par Dieu. Entendre Jésus affirmer que la richesse constitue un obstacle au Royaume bouleverse donc leurs repères spirituels.
Jésus insiste et précise :
« Mes enfants, qu’il est difficile à ceux qui se confient dans les richesses d’entrer dans le royaume de Dieu. »
Il ne condamne pas l’argent en lui-même, mais la confiance placée dans l’argent. Le problème n’est pas de posséder des biens, mais de laisser les biens posséder le cœur. Lorsque la richesse devient une source de sécurité, de valeur ou de sens, elle prend la place de Dieu. C’est ce que la Bible appelle « Mammon », une puissance qui rivalise avec Dieu dans le cœur de l’homme.
Pour rendre son enseignement inoubliable, Jésus utilise une image volontairement choquante :
« Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. »
Cette image est totalement disproportionnée. Elle ne cherche pas à être réaliste, mais à frapper les esprits. Elle exprime une impossibilité humaine. De même qu’un chameau ne peut pas passer par le trou d’une aiguille, de même l’homme attaché à ses richesses ne peut pas, par lui-même, entrer dans le Royaume. L’attachement aux biens, au confort, au luxe et à la sécurité rend le cœur trop encombré pour Dieu.
Face à cette parole radicale, les disciples sont bouleversés et se demandent :
« Et qui peut être sauvé ? »
Ils comprennent alors que le problème dépasse la richesse matérielle. Si même ceux qui semblent favorisés ne peuvent pas se sauver par eux-mêmes, alors personne ne le peut. La question touche à la condition humaine tout entière.
Jésus répond par une parole décisive :
« Cela est impossible aux hommes, mais non à Dieu ; car tout est possible à Dieu. »
Cette affirmation résume tout l’enseignement. Le salut est impossible par les forces humaines. Ni la richesse, ni la morale, ni les efforts, ni la Loi ne peuvent sauver. Le Royaume de Dieu n’est pas accessible par la performance ou par le mérite.
Mais ce qui est impossible à l’homme ne l’est pas à Dieu. Dieu seul peut libérer le cœur de ses attachements, Dieu seul peut sauver, Dieu seul peut donner la vie éternelle. Le salut est une œuvre divine, un don de grâce. L’homme n’est pas appelé à se sauver lui-même, mais à se laisser sauver.
Ainsi, Jésus révèle que la véritable difficulté n’est pas l’argent en soi, mais tout ce qui prend la place de Dieu dans le cœur humain. Le Royaume appartient à ceux qui acceptent de se détacher, de faire confiance et de remettre leur vie entre les mains de Dieu. Car là où l’homme est impuissant, Dieu agit avec puissance, et rien ne lui est impossible.
10:28 Pierre se mit à lui dire; Voici, nous avons tout quitté, et nous t'avons suivi.
10:29 Jésus répondit: Je vous le dis en vérité, il n'est personne qui, ayant quitté, à cause de moi et à cause de la bonne nouvelle, sa maison, ou ses frères, ou ses soeurs, ou sa mère, ou son père, ou ses enfants, ou ses terres,
10:30 ne reçoive au centuple, présentement dans ce siècle-ci, des maisons, des frères, des soeurs, des mères, des enfants, et des terres, avec des persécutions, et, dans le siècle à venir, la vie éternelle.
Après avoir entendu que le salut est impossible aux hommes mais possible à Dieu, Pierre prend la parole. Il exprime une question que les autres disciples portent aussi dans leur cœur :
« Voici, nous avons tout quitté, et nous t’avons suivi. »
Pierre ne se vante pas. Il ne réclame pas une récompense. Il met simplement en regard l’enseignement exigeant de Jésus et leur propre choix de vie. Contrairement à l’homme riche qui n’a pas pu se détacher de ses biens, les disciples ont quitté leurs sécurités, leurs familles, leurs projets, pour suivre Jésus. La question implicite est claire : qu’en est-il de ceux qui ont réellement tout laissé pour lui ?
Jésus répond avec solennité :
« Je vous le dis en vérité… »
Il affirme alors une promesse qui dépasse largement la logique humaine. Personne, dit-il, n’a quitté quoi que ce soit à cause de lui et de la bonne nouvelle sans recevoir en retour.
Jésus énumère ce qui peut être abandonné : maison, frères, sœurs, mère, père, enfants, terres. Il parle de tout ce qui constitue les attaches les plus profondes de la vie humaine : la famille, la sécurité, l’héritage, l’identité sociale. Quitter ces choses n’est pas anodin, mais Jésus précise bien la motivation : « à cause de moi et à cause de la bonne nouvelle ». Ce n’est pas une perte subie, mais un choix fait pour Dieu.
Puis Jésus annonce une promesse étonnante :
« Il recevra au centuple, présentement dans ce siècle-ci… »
Le « centuple » ne signifie pas une multiplication matérielle au sens strict. Jésus ne promet pas une richesse individuelle ou un confort accru. Il parle d’une nouvelle réalité relationnelle. Celui qui perd une maison trouve des maisons ; celui qui perd une famille entre dans une famille plus large.
Dans le Royaume de Dieu, les liens se multiplient : frères, sœurs, mères, enfants, terres deviennent une réalité partagée au sein du peuple de Dieu. Ce que l’on quitte pour Jésus n’est pas détruit, mais transformé.
Cependant, Jésus ajoute une précision essentielle :
« avec des persécutions ».
La bénédiction présente n’est pas sans opposition. Suivre Jésus apporte une richesse spirituelle et communautaire réelle, mais aussi le rejet, l’incompréhension et la souffrance. Le Royaume de Dieu ne supprime pas la croix ; il donne la force de la porter.
Enfin, Jésus élargit l’horizon :
« et, dans le siècle à venir, la vie éternelle ».
La récompense ultime n’est pas ici-bas. Ce que Dieu promet dépasse ce monde. La vie éternelle est le don final, parfait et définitif, réservé à ceux qui ont suivi Jésus.
Ainsi, Jésus répond à Pierre en montrant que rien donné pour Dieu n’est perdu. Ce que l’on abandonne pour lui est rendu autrement, dès maintenant, et pleinement dans le monde à venir. Le disciple ne vit pas dans le manque, mais dans la promesse : une vie transformée aujourd’hui, et la vie éternelle demain.
10:31 Plusieurs des premiers seront les derniers, et plusieurs des derniers seront les premiers.
Par cette parole, Jésus renverse profondément les valeurs du monde. Là où les hommes établissent des hiérarchies fondées sur la richesse, le pouvoir, la réussite ou la reconnaissance sociale, Dieu regarde autrement. Ce qui fait la grandeur aux yeux du monde ne garantit pas la grandeur aux yeux de Dieu.
Les « premiers » sont souvent ceux qui dominent, qui possèdent, qui sont admirés. Ils semblent en sécurité, forts de leurs mérites et de leur position. Pourtant, Jésus avertit : cette apparente supériorité peut devenir un piège si elle ferme le cœur à l’humilité, à la compassion et à la dépendance envers Dieu. L’orgueil, même religieux, peut éloigner du Royaume.
À l’inverse, les « derniers » les pauvres, les humbles, les oubliés, ceux qui servent dans le silence sont souvent plus proches de Dieu que ne le pense le monde. Leur fragilité les rend disponibles, leur pauvreté ouvre un espace à la confiance, et leur abaissement devient un chemin de vérité. Dieu ne les regarde pas comme insignifiants, mais comme précieux.
Jésus révèle ainsi que le Royaume de Dieu fonctionne selon une logique opposée à celle de la société humaine. Ce n’est pas la force qui élève, mais l’amour. Ce n’est pas la domination, mais le service. Ce n’est pas l’apparence, mais le cœur. Le véritable « premier » est celui qui se donne, qui se fait serviteur, qui aime sans chercher à être vu.
Ce renversement atteint son sommet dans la Croix : le Fils de Dieu, abaissé jusqu’à la mort, devient source de vie pour tous. Ce que le monde considère comme une défaite devient la victoire de l’amour. Ainsi, Dieu élève ceux qui s’abaissent par amour, et il rappelle à chacun que la vraie grandeur se mesure à la capacité d’aimer.
10:32 Ils étaient en chemin pour monter à Jérusalem, et Jésus allait devant eux. Les disciples étaient troublés, et le suivaient avec crainte. Et Jésus prit de nouveau les douze auprès de lui, et commença à leur dire ce qui devait lui arriver:
10:33 Voici, nous montons à Jérusalem, et le Fils de l'homme sera livré aux principaux sacrificateurs et aux scribes. Ils le condamneront à mort, et ils le livreront aux païens,
10:34 qui se moqueront de lui, cracheront sur lui, le battront de verges, et le feront mourir; et, trois jours après, il ressuscitera.
Après avoir enseigné le prix du discipulat, le renversement des valeurs humaines et la promesse du Royaume, Jésus et ses disciples poursuivent leur route.
« Ils étaient en chemin pour monter à Jérusalem. »
Cette montée n’est pas seulement géographique. Jérusalem est le lieu du Temple, du pouvoir religieux, mais aussi le lieu où Jésus sait que sa mission va s’accomplir par la souffrance et la mort.
Marc souligne alors un détail fort :
« Jésus allait devant eux. »
Cela signifie que Jésus marche en tête. Il ne subit pas les événements, il ne les fuit pas. Il avance volontairement vers ce qui l’attend. Il conduit ses disciples sur ce chemin difficile, montrant par sa marche qu’il assume pleinement la volonté du Père.
Les disciples, eux, réagissent différemment :
« Les disciples étaient troublés, et le suivaient avec crainte. »
Ils sentent que quelque chose de grave approche. Les paroles précédentes sur la croix, le renoncement et le renversement des rôles prennent désormais une dimension concrète. Ils suivent Jésus, mais sans encore comprendre pleinement ce qui va se passer. Leur foi est réelle, mais mêlée d’inquiétude et de peur.
Alors Jésus prend de nouveau les douze à part. C’est la troisième annonce de la passion dans l’Évangile de Marc. Une fois encore, Jésus ne cache rien. Il parle avec une précision saisissante de ce qui l’attend :
Il sera livré aux chefs religieux, condamné à mort, remis aux païens. Il subira l’humiliation, les moqueries, les crachats, les coups, la flagellation, puis la mort. Chaque détail souligne l’abaissement total du Fils de l’homme. Celui qui vient révéler le Royaume passe par la souffrance et le rejet. Jésus montre que la gloire du Royaume passe par la croix, et non par la puissance humaine.
Mais l’annonce ne s’arrête pas à la mort :
« et, trois jours après, il ressuscitera. »
La souffrance n’est pas la fin. La mort n’a pas le dernier mot. La résurrection est annoncée avec la même certitude que la passion. Jésus révèle ainsi que le chemin vers Jérusalem est un chemin de mort, mais aussi un chemin de vie. Par cette annonce, Jésus prépare ses disciples à comprendre que le salut qu’il offre passe par son propre don total. Celui qui appelle à perdre sa vie pour le suivre est lui-même le premier à la donner. Et celui qui marche devant eux sur le chemin de la croix est aussi celui qui les précède dans la résurrection.
10:35 Les fils de Zébédée, Jacques et Jean, s'approchèrent de Jésus, et lui dirent: Maître, nous voudrions que tu fisses pour nous ce que nous te demanderons.
10:36 Il leur dit: Que voulez-vous que je fasse pour vous?
10:37 Accorde-nous, lui dirent-ils, d'être assis l'un à ta droite et l'autre à ta gauche, quand tu seras dans ta gloire.
10:38 Jésus leur répondit: Vous ne savez ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je dois boire, ou être baptisés du baptême dont je dois être baptisé? Nous le pouvons, dirent-ils.
10:39 Et Jésus leur répondit: Il est vrai que vous boirez la coupe que je dois boire, et que vous serez baptisés du baptême dont je dois être baptisé;
10:40 mais pour ce qui est d'être assis à ma droite ou à ma gauche, cela ne dépend pas de moi, et ne sera donné qu'à ceux à qui cela est réservé.
Après la troisième annonce de la Passion, alors que Jésus vient de parler clairement de sa souffrance, de sa condamnation et de sa mort prochaine, deux de ses disciples les plus proches s’approchent de lui : Jacques et Jean, fils de Zébédée. Ils font partie du cercle intime des Douze, témoins de la Transfiguration et de moments privilégiés avec Jésus.
Le contraste est saisissant. Jésus parle de rejet, de coups et de mort. Eux parlent de gloire, de place et d’honneur.
Leur demande révèle qu’ils n’ont pas encore pleinement compris le chemin que Jésus est en train d’emprunter. Ils entendent le mot « gloire », mais l’interprètent encore selon des catégories humaines : pouvoir, reconnaissance, élévation.
Ils imaginent un Royaume visible, dans lequel Jésus régnerait en roi, entouré de proches investis d’autorité.
Ils ne s’arrêtent pas sur la souffrance annoncée. Leur regard reste tourné vers ce qu’ils espèrent recevoir, et non vers ce que Jésus s’apprête à donner. Leur foi est réelle, mais encore mêlée d’ambition humaine.
Pourtant, Jésus ne les repousse pas. Il ne les condamne pas. Il entre en dialogue avec eux et leur pose une question simple, mais décisive :
« Que voulez-vous que je fasse pour vous ? »
Cette question met à nu leur désir profond. Leur réponse est claire : ils veulent être assis à sa droite et à sa gauche lorsqu’il sera dans sa gloire, c’est-à-dire partager la première place, l’honneur suprême, la proximité du pouvoir messianique.
Jésus révèle alors le malentendu fondamental :
« Vous ne savez pas ce que vous demandez. »
La gloire dont parlent Jacques et Jean n’est pas celle que Jésus est en train de vivre. Sa gloire ne sera pas celle d’un trône terrestre, mais celle de la croix. Avant l’exaltation, il y a l’abaissement. Avant la résurrection, il y a la mort.
Jésus leur pose alors une autre question :
« Pouvez-vous boire la coupe que je dois boire, ou être baptisés du baptême dont je dois être baptisé ? »
Dans la Bible, la coupe désigne souvent un destin douloureux, une souffrance acceptée, parfois même le jugement. Jésus parle ici de la Passion qu’il va vivre : l’angoisse, la solitude, la violence et la mort qu’il acceptera jusqu’au bout par obéissance au Père.
Le baptême, quant à lui, signifie être plongé, immergé. Jésus évoque une immersion totale dans l’épreuve, un passage par la mort elle-même. Il ne s’agit pas d’un rite, mais d’un engagement existentiel : entrer pleinement dans le don de soi.
Par cette question, Jésus ne demande pas s’ils sont capables de gloire, mais s’ils sont prêts à partager son chemin d’abaissement, de don et de souffrance.
Ils répondent avec assurance : « Nous le pouvons. » Jésus ne se moque pas d’eux. Il ne nie pas leur avenir.
Il leur répond :
« Il est vrai que vous boirez la coupe que je dois boire, et que vous serez baptisés du baptême dont je dois être baptisé. »
Par ces paroles, Jésus reconnaît que suivre le Christ conduit inévitablement à partager, d’une manière ou d’une autre, sa croix. La fidélité à l’Évangile n’est jamais sans conséquence.
Jacques sera le premier des apôtres à mourir martyr. Jean connaîtra la persécution, l’exil et l’épreuve prolongée.
Puis Jésus ajoute :
« Mais pour ce qui est d’être assis à ma droite ou à ma gauche, cela ne dépend pas de moi, et ne sera donné qu’à ceux à qui cela est réservé. »
Cette parole peut surprendre. Jésus est le Fils de Dieu, et pourtant il affirme que cela ne dépend pas de lui. Cette phrase révèle précisément le sens de son dépouillement. Jésus n’a pas cessé d’être Dieu. Il reste pleinement Dieu tout au long de sa vie terrestre. Mais il a choisi de ne pas user de ses privilèges divins. Il s’est volontairement abaissé, acceptant la condition humaine dans toutes ses limites : la fatigue, la souffrance, la peur, l’obéissance.
Il ne vit pas dans la gloire divine visible. Il ne distribue pas les honneurs selon des critères humains. Il se remet entièrement à la volonté du Père. En disant que cela « ne dépend pas de lui », Jésus parle en tant que Fils envoyé, Serviteur obéissant, entièrement livré au dessein du Père.
Les places dans le Royaume ne se revendiquent pas. Elles se reçoivent. Elles ne sont pas le fruit de l’ambition, mais du don de soi. Jésus ne dit ni « oui » ni « non ». Il déplace la question. Il invite ses disciples à comprendre que la vraie interrogation n’est pas : « Quelle place aurai-je dans la gloire ? » mais : « Suis-je prêt à marcher jusqu’au bout avec lui ? »
Ironiquement, dans l’Évangile de Marc, ceux qui seront placés à la droite et à la gauche de Jésus apparaîtront plus tard… sur la croix. Deux criminels crucifiés avec lui.
Par cet échange, l’évangéliste Marc montre à la fois l’incompréhension des disciples et l’infinie patience de Jésus. Il ne brise pas leur foi, il la purifie. Il transforme leur désir de grandeur en appel au service, leur ambition en invitation à la croix. Le chemin vers Jérusalem continue. Et sur ce chemin, Jésus révèle que la vraie gloire ne consiste pas à être élevé au-dessus des autres, mais à se donner entièrement pour eux.
10:41 Les dix, ayant entendu cela, commencèrent à s'indigner contre Jacques et Jean.
10:42 Jésus les appela, et leur dit: Vous savez que ceux qu'on regarde comme les chefs des nations les tyrannisent, et que les grands les dominent.
10:43 Il n'en est pas de même au milieu de vous. Mais quiconque veut être grand parmi vous, qu'il soit votre serviteur;
10:44 et quiconque veut être le premier parmi vous, qu'il soit l'esclave de tous.
10:45 Car le Fils de l'homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie comme la rançon de plusieurs.
« Les dix, ayant entendu cela, commencèrent à s’indigner contre Jacques et Jean »
La demande de Jacques et Jean ne reste pas secrète. Les dix autres disciples l’entendent, et leur réaction est immédiate : ils s’indignent. Cette indignation n’est pas le signe d’une plus grande compréhension spirituelle. Elle révèle au contraire que le même désir habite tous les cœurs : la recherche de la première place.
Les dix ne sont pas scandalisés par l’idée de la gloire, mais par le fait que deux d’entre eux aient osé la demander avant les autres. Leur réaction met en lumière une rivalité silencieuse qui traverse le groupe. Tous suivent Jésus, mais tous n’ont pas encore abandonné les logiques humaines de comparaison, de jalousie et de hiérarchie.
À cet instant précis, alors que Jésus marche vers la croix, ses disciples se disputent intérieurement pour le pouvoir. Le contraste est fort : plus Jésus s’abaisse, plus les disciples cherchent à s’élever. Cette tension révèle combien le cœur humain a du mal à comprendre le chemin de Dieu.
« Jésus les appela, et leur dit : Vous savez que ceux qu’on regarde comme les chefs des nations les tyrannisent, et que les grands les dominent. »
Face à cette indignation collective, Jésus ne laisse pas la rivalité s’installer. Il appelle tous les disciples à lui. Il ne s’adresse pas seulement à Jacques et Jean, mais à l’ensemble du groupe. Ce qu’il va dire concerne tous ceux qui veulent le suivre. Jésus commence par un constat que tous peuvent reconnaître : la manière dont fonctionne le pouvoir dans le monde.
Il parle des « chefs des nations » et des « grands ». Ces deux termes désignent ceux qui détiennent l’autorité politique, sociale ou religieuse. Jésus ne parle pas d’un abus exceptionnel, mais d’un système bien connu : le pouvoir humain s’exerce souvent par la domination.
Les chefs « tyrannisent ». Le mot évoque une autorité dure, écrasante, imposée par la force. Les grands « dominent ». La domination peut être plus subtile, mais elle n’en est pas moins réelle : elle s’impose par le statut, le prestige, la crainte ou l’influence. Jésus ne nie pas l’existence de ces structures. Il ne prétend pas que le monde fonctionne autrement. Il dit simplement : voilà comment le pouvoir agit habituellement parmi les hommes. Il repose sur l’élévation de quelques-uns et l’écrasement des autres.
« Il n’en est pas de même au milieu de vous. »
Cette phrase marque une rupture radicale. Par ces mots, Jésus trace une frontière claire entre le monde et le Royaume de Dieu. Autrement dit : les règles changent. Les critères sont inversés. Les disciples de Jésus ne peuvent pas reproduire les modèles de domination qu’ils voient autour d’eux. Dans le Royaume de Dieu, l’autorité ne s’exerce pas contre les autres, mais pour les autres. La grandeur ne se manifeste pas par la capacité à se faire servir, mais par la capacité à servir.
« Mais quiconque veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur ; »
Jésus ne condamne pas le désir de grandeur. Il ne dit pas : « Ne cherchez pas à être grands. » Il transforme ce désir.
La question n’est pas voulez-vous être grands ? La question est : comment l’êtes-vous ?
Dans le Royaume, la grandeur ne se mesure pas à la position occupée, mais à la posture intérieure. Celui qui veut être grand doit devenir serviteur. Le serviteur est celui qui se met au dernier rang, qui répond aux besoins des autres, qui agit sans rechercher la reconnaissance. Ce renversement est profond. Là où le monde valorise la visibilité, Jésus valorise la disponibilité. Là où le monde glorifie l’autorité, Jésus glorifie le service.
« et quiconque veut être le premier parmi vous, qu’il soit l’esclave de tous. »
Jésus va encore plus loin. Après le serviteur, il emploie un mot plus fort : esclave.
L’esclave n’a aucun droit. Il ne choisit pas qui il sert. Il appartient entièrement aux autres. Ce terme est volontairement radical. Jésus ne cherche pas à adoucir son propos. Il pousse ses disciples jusqu’à l’extrême logique du Royaume.
Être premier, selon Jésus, c’est accepter de renoncer à toute supériorité, à toute revendication personnelle. C’est se donner entièrement, sans condition, sans calcul, sans attente de retour. Ce n’est pas une humiliation imposée, mais un choix libre. Un choix d’amour. Le Royaume de Dieu ne s’impose jamais par la force ; il se révèle par le don.
« Car le Fils de l’homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie comme la rançon de plusieurs. »
Jésus conclut son enseignement en se présentant lui-même comme le modèle absolu. Il ne demande rien à ses disciples qu’il n’ait lui-même vécu.
Le « Fils de l’homme », figure messianique glorieuse annoncée par les Écritures, ne vient pas pour recevoir des honneurs, mais pour servir. Celui qui aurait tous les droits choisit de s’en dépouiller. Celui qui est au-dessus de tous se fait au service de tous. Son service atteint son sommet dans le don total de lui-même.
La « rançon » évoque le prix payé pour libérer un esclave ou un prisonnier. Par cette image, Jésus révèle le sens de sa mort : sa vie donnée est le prix de la libération des hommes. Il se met à la place de ceux qui sont liés, enfermés, incapables de se sauver eux-mêmes.
Le mot « plusieurs » ne limite pas le salut, mais souligne l’abondance. La vie donnée par Jésus est suffisante pour une multitude. Elle ouvre un chemin de liberté pour tous ceux qui accueilleront ce don.
10:46 Ils arrivèrent à Jéricho. Et, lorsque Jésus en sortit, avec ses disciples et une assez grande foule, le fils de Timée, Bartimée, mendiant aveugle, était assis au bord du chemin.
10:47 Il entendit que c'était Jésus de Nazareth, et il se mit à crier; Fils de David, Jésus aie pitié de moi!
10:48 Plusieurs le reprenaient, pour le faire taire; mais il criait beaucoup plus fort; Fils de David, aie pitié de moi!
10:49 Jésus s'arrêta, et dit: Appelez-le. Ils appelèrent l'aveugle, en lui disant: Prends courage, lève-toi, il t'appelle.
10:50 L'aveugle jeta son manteau, et, se levant d'un bond, vint vers Jésus.
10:51 Jésus, prenant la parole, lui dit: Que veux-tu que je te fasse? Rabbouni, lui répondit l'aveugle, que je recouvre la vue.
10:52 Et Jésus lui dit: Va, ta foi t'a sauvé.
10:53 Aussitôt il recouvra la vue, et suivit Jésus dans le chemin.
Jésus arrive à Jéricho, accompagné de ses disciples et d’une foule nombreuse. Son passage par cette ville n’est pas un simple détour : Jéricho est un carrefour sur le chemin de Jérusalem, un lieu où se croisent riches et pauvres, voyageurs et habitants.
Là, Jésus rencontre ceux qui vivent en marge, ceux que la société ignore, et il les prend en considération. Parmi eux se trouve Bartimée, fils de Timée, un mendiant aveugle, assis au bord du chemin. Même dans sa pauvreté et son aveuglement, il possède une identité, un nom, un lien familial : il n’est pas un simple objet de pitié, mais une personne que Dieu voit et connaît.
En entendant que Jésus de Nazareth passe par là, Bartimée se met à crier : « Fils de David, aie pitié de moi ! » Par ces paroles, il reconnaît Jésus comme le Messie, le Sauveur promis. Son cri n’est pas une simple plainte, c’est un acte de foi, une supplication qui exprime sa confiance et son espérance. Pourtant, la foule qui accompagne Jésus tente de le faire taire. Comme souvent dans la vie, lorsque nous essayons de nous approcher de Dieu ou de suivre ce qui est juste, nous rencontrons des obstacles, des incompréhensions, voire des rejets. Mais Bartimée persiste : il crie encore plus fort, montrant sa détermination et sa foi courageuse, refusant de se laisser décourager.
Jésus s’arrête et dit à ceux qui l’accompagnent : « Appelez-le. » La foule interpelle alors Bartimée en l’encourageant :
« Prends courage, lève-toi, il t’appelle. »
Dieu voit chaque personne individuellement, même au milieu d’une foule. Il invite Bartimée à se lever et à venir vers lui, un geste symbolique de foi et d’engagement. L’aveugle jette son manteau derrière lui, abandonnant ce qui le protégeait ou le retenait, un geste de confiance totale. Puis, se levant d’un bond, il se met en marche vers Jésus, avec enthousiasme et détermination.
Lorsque Bartimée arrive près de Jésus, celui-ci lui demande :
« Que veux-tu que je te fasse ? »
La question peut sembler étrange, puisque l’homme a déjà crié pour recouvrer la vue. Mais Jésus invite Bartimée à exprimer librement son désir, à prendre conscience de ce qu’il attend véritablement. La foi n’est pas passive : elle engage la volonté et le cœur. Bartimée répond alors : « Rabbouni, que je recouvre la vue. » Il change de titre, passant du « Fils de David », reconnaissance publique du Messie, à « Rabbouni », expression intime qui signifie « Mon Maître ». La rencontre devient personnelle, relationnelle, un dialogue d’amour et de confiance entre l’aveugle et le Sauveur.
Alors Jésus lui dit :
« Va, ta foi t’a sauvé. »
La guérison physique survient aussitôt, mais elle symbolise surtout le salut intérieur. La foi de Bartimée l’a ouvert à la lumière, à la vie nouvelle, et à la communion avec Jésus. Ce que Dieu accomplit dans sa vie va bien au-delà d’un simple miracle : c’est une transformation profonde. Bartimée, recouvrant la vue, ne reste pas dans son ancien monde. Sa foi le met en mouvement et il choisit de suivre Jésus sur le chemin qui mène à la vie nouvelle.
La guérison appelle au disciple : celle qui suit Jésus n’est pas seulement libérée d’un handicap, mais engagée dans une relation vivante avec le Christ.
Ce récit nous enseigne que la foi persévérante, l’humilité et le courage de chercher Jésus malgré les obstacles conduisent au salut. Bartimée est un exemple pour tous : il voit Dieu au-delà des apparences, il persiste même lorsque le monde tente de le faire taire, il abandonne ses fardeaux, répond à l’appel et suit le Christ. Jésus lui montre que la vraie vision, la vraie vie, naissent de la foi et de l’abandon confiant à Dieu.
Dans cette rencontre, chaque geste a une signification : le cri incessant, l’abandon du manteau, le bond vers Jésus, le titre intime qu’il utilise, la réponse immédiate du Sauveur, et le fait de le suivre. Tout montre que la foi transforme et libère. Elle demande courage, persévérance, abandon et confiance, mais elle ouvre à une vie qui dépasse tout ce que le monde peut offrir.
Ainsi, le miracle de Bartimée apparaît comme le résumé vivant de tout l’enseignement de Jésus dans ce chapitre.
Tout au long de Marc 10, Jésus appelle à un cœur fidèle plutôt qu’à des arrangements légaux, à l’humilité de l’enfant plutôt qu’à la grandeur humaine, au détachement des richesses, au service plutôt qu’au pouvoir, et à la capacité de perdre sa vie pour la recevoir. Bartimée incarne concrètement cet appel.
Aveugle, pauvre et rejeté, il n’a rien à faire valoir, rien à posséder, rien à revendiquer. Comme l’enfant, il dépend entièrement de la miséricorde. Comme le vrai disciple, il persévère malgré les obstacles. Comme celui qui accepte de tout quitter, il jette son manteau, son unique sécurité. Et lorsqu’il reçoit la vue, il ne retourne pas à son ancienne vie : il suit Jésus sur le chemin.
En Bartimée, Jésus montre que le Royaume appartient à ceux qui reconnaissent leur pauvreté, qui crient vers Dieu avec foi, qui se lèvent quand il appelle et qui acceptent de marcher derrière lui. Ce miracle ne clôt pas seulement le chapitre : il en révèle le sens profond. Celui qui était aveugle voit désormais clair, et celui qui ne possédait rien devient un disciple en chemin vers la vie.